Affaire Lyhanna : et si on arrêtait de chercher des coupables pour trouver des solutions ?
Depuis plusieurs semaines, l’affaire Lyhanna domine l’actualité et suscite une colère légitime. Mais derrière les débats politiques et la chasse aux responsables, une question fondamentale reste en suspens : comment en est-on arrivé là, et surtout, comment éviter que cela se reproduise ? Christophe Soulard, premier président de la Cour de cassation, a récemment cosigné une déclaration inhabituelle avec le procureur général Rémy Heitz pour mettre en garde contre ce qu’il appelle la « mécanique du bouc émissaire ». Une prise de parole qui mérite qu’on s’y arrête.
Le piège du bouc émissaire
Quand un drame comme celui de Lyhanna survient, le réflexe naturel est de chercher qui est responsable. Un magistrat a-t-il failli ? Un procureur a-t-il ignoré des signaux d’alerte ? C’est légitime, c’est nécessaire même. Mais Christophe Soulard pointe quelque chose d’important : « C’est choisir deux ou trois personnes qu’on va déclarer responsables pour éviter d’avoir à s’interroger sur quelque chose de beaucoup plus profond, sur une responsabilité collective, sur des dysfonctionnements systémiques. »
Cette mise en garde n’est pas une défense corporatiste. Elle soulève une question cruciale : si on se contente de sanctionner quelques individus, est-ce qu’on va vraiment empêcher d’autres drames de se produire ? La réponse est non. Parce que les mêmes carences qui ont conduit au drame de Lyhanna existent partout ailleurs, dans des milliers de dossiers traités chaque jour.
Le pré-rapport de l’inspection générale de la justice, remis le 22 juin 2026, pointe effectivement des « carences graves et des défaillances ». Mais il souligne aussi autre chose : les effectifs étaient « très tendus » à Toulouse comme à Paris, « y compris par rapport aux normes françaises, a fortiori par rapport aux normes européennes ». Autrement dit, même si tous les magistrats impliqués avaient été exemplaires, le système aurait quand même montré ses limites.
La France à la traîne en Europe
Voici un chiffre qui devrait nous faire réfléchir : la France compte quatre fois moins de procureurs que l’Allemagne par rapport à sa population. Et notre pays dépense deux fois moins pour sa justice que nos voisins allemands. Christophe Soulard le reconnaît : même si le budget a été « fortement augmenté » ces dernières années, « la France reste encore très loin des normes européennes ».
Ce retard structurel a des conséquences concrètes. Alice Gayraud, ancienne responsable du plaidoyer de la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants), rappelle des chiffres glaçants :
- Un enfant est victime de violences sexuelles toutes les trois minutes en France
- Un adulte sur dix a subi des violences sexuelles dans son enfance
- 80% des victimes ne porteront jamais plainte
- 73% des plaintes sont classées sans suite
- 70% de ces classements se font sans qu’un seul acte d’enquête n’ait été mené
Ces statistiques ne sont pas le fruit de magistrats incompétents ou négligents. Elles reflètent un système sous-dimensionné face à l’ampleur du problème. Quand un juge des enfants veut placer un mineur en danger, il ne trouve parfois « pas de solution » et « finit par le placer à un endroit qui n’est pas forcément approprié », comme le souligne Christophe Soulard. Un rapport de l’inspection générale de la justice alertait déjà sur ces insuffisances en 2023.
Le « plan Marshall » de Soulard
Face à ce constat, Christophe Soulard propose quelque chose de radicalement différent des habituelles annonces politiques. Il appelle à un « plan Marshall » pour la protection de l’enfance, en référence au plan américain de reconstruction de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale.
Pourquoi un plan Marshall ? « Parce que ce sont des moyens, explique-t-il. Ce n’est pas seulement des modifications de texte, ce n’est pas seulement de rendre imprescriptibles certaines infractions ou d’augmenter les peines, ce n’est pas ça qui résoudrait le problème tel qu’il s’est posé là. Donc il faut vraiment avoir une réflexion à la fois sur les moyens et sur les méthodes. »
Cette proposition tranche avec l’annonce de Gérald Darmanin de traiter 70 000 plaintes en attente avant le 14 juillet. Alice Gayraud qualifie cette annonce de « démagogique » : « On sait que le délai moyen entre le dépôt d’une plainte pour viol sur mineur et son classement sans suite, c’est 10 mois. Sans moyens supplémentaires, souhaitons-nous que l’ensemble de ces plaintes soient classées non plus au bout de 10 mois, mais au bout de 2 semaines ? »
La question est pertinente. Traiter rapidement les dossiers, c’est bien. Mais si c’est pour les classer sans suite encore plus vite, sans enquête approfondie, est-ce qu’on protège vraiment les enfants ? Ou est-ce qu’on donne juste l’impression d’agir ?
Le problème culturel
Il y a aussi autre chose, plus difficile à mesurer mais tout aussi important : la manière dont notre société considère les violences faites aux enfants. Christophe Soulard reconnaît un « problème culturel » persistant, tout en se disant « relativement optimiste sur les évolutions, parce que c’est quand même une conscience que prend peu à peu l’ensemble de la société et aussi la magistrature ».
Ce « problème culturel », qu’est-ce que c’est exactement ? C’est peut-être cette tendance à minimiser les signaux d’alerte, à douter de la parole des enfants, à considérer les violences sexuelles comme des « affaires de famille » qu’il ne faut pas étaler. C’est aussi cette difficulté à entendre quand un enfant dit qu’il a peur, qu’il a mal, qu’il ne veut pas voir telle personne.
Alice Gayraud rappelle que le rapport de la Ciivise avait formulé 82 préconisations en 2023. Aujourd’hui, « 75% des préconisations de la Ciivise n’ont pas été mises en œuvre ». Ce retard n’est pas seulement une question de moyens, c’est aussi une question de volonté politique et de priorité donnée à la protection de l’enfance.
💡 Ce qu’il faut retenir
L’affaire Lyhanna ne se résume pas à la faute de quelques individus. Elle révèle des failles systémiques qui existent depuis des années et qui ont été documentées à multiples reprises. La sanction des responsables individuels est nécessaire, mais elle ne suffira pas à empêcher d’autres drames.
Ce qu’il faut, c’est un changement d’échelle. Plus de magistrats, plus de moyens pour l’aide sociale à l’enfance, plus de formation pour tous ceux qui sont en contact avec des enfants. Mais aussi un changement culturel : apprendre à écouter les enfants, à croire leur parole, à prendre au sérieux les signaux d’alerte.
Christophe Soulard a raison de mettre en garde contre la « mécanique du bouc émissaire ». Pas pour protéger les magistrats, mais pour nous obliger à regarder en face la réalité : si on ne s’attaque pas aux causes profondes, on continuera à compter les Lyhanna.
Et vous, qu’en pensez-vous ? Faut-il sanctionner les magistrats impliqués, ou faut-il d’abord donner à la justice les moyens de fonctionner correctement ? La question mérite d’être posée, parce que la réponse déterminera si on va vraiment protéger les enfants ou juste donner l’impression de le faire.
